Branle-bas de combat sur le navire Europe !

En ces temps troublés où nombre de démocraties européennes sont agitées par la tentation populiste, l’Institut Goethe de Bordeaux commémorait le trentième anniversaire de la Chute du Mur de Berlin. Une conférence idéalement positionnée avant les élections au Parlement Européen de la fin mars 2019.

Ardent défenseur de l’amitié franco-allemande, et au-delà, de la cause européenne tout entière, l’Institut a organisé une conférence le 24 janvier dernier intitulée « EUROPE : 30 ANS APRÈS LA CHUTE DU MUR DE BERLIN, QUO VADIS ? » à l’occasion du 13e dialogue franco-allemand. L’objectif étant d’analyser si la chute du mur de Berlin a uni l’Europe de manière durable et quelles sont les différences qui persistent entre l’Est et l’Ouest. L’entrée était libre et gratuite.

Photo : Trois-mâts barque néerlandais Europa – Armateur :  Rederij Bark Europa BV (photo domaine public)

La 1ère table-ronde était intitulée « L’Europe avant les élections (du destin) »

Elle était animée par le journaliste de Sud-Ouest Christophe Lucet et mettait en présence du public Sébastien Maillard, directeur de l’Institut Jacques Delors, Dr Stefan Gerhold, député allemand au Parlement européen et Dr Agniezka Lada, politologue de l’Institut des Affaires publiques de Varsovie.

Le malheur des uns…

Au regard de l’actualité, Sébastien Maillard a constaté que l’Union Européenne faisait aujourd’hui face à de nombreux « murs ». Il a souligné le fait que la construction européenne apparaissait comme gênante pour certaines grandes puissances qui ne souhaitent pas sa réussite. L’Américain Donald Trump tient un discours ouvertement anti-européen et il y a un véritable risque d’ingérence de la part de Steve Bannon. Ce dernier s’est d’ailleurs réjoui auprès de Marine Le Pen de voir Paris brûler, sous l’action des casseurs, en marge des récentes manifestations en France (NdR). Trump partage avec le populiste hongrois Orban la même conception murale de la lutte contre l’envahisseur migrant ! La fragilité actuelle des gouvernements européens en Italie, en Allemagne, en France, en Suède… rend les conditions de la construction européenne encore plus compliquée qu’auparavant et risque de multiplier les blocages.

Jusqu’à présent, le fonctionnement du Parlement Européen correspondait à celui des grandes démocraties parlementaires avec un équilibre bipolaire. Mais il va désormais falloir 2 ou 3 partis pour composer une majorité. Il n’y aura pas de majorité europhobe mais il risque de figurer beaucoup de parlementaires hostiles à l’Union Européenne parmi les futurs élus. Les populistes et nationalistes auront de toute façon du mal à s’allier mais l’avènement de la nouvelle Commission Européenne risque d’être long et difficile !

La nouvelle équation européenne

Le Dr Stefan Gerhold, ravi de revenir à Bordeaux où il avait déjà participé au 4e dialogue franco-allemand, voit lui aussi plusieurs murs à surmonter avant les élections européennes des 23 et 26 mai. Bien que le rôle du Parlement européen ait été renforcé par le Traité de Lisbonne, la scène politique est plus fragmentée, que ce soit au plan national ou au plan européen. Les élections de 2019 vont selon lui être très intéressantes. Selon son analyse, le Parti Populaire Européen PPE sortira vainqueur mais affaibli de ces élections, avec une perte d’une quarantaine de sièges sur 250 actuellement. Les sociaux-démocrates devraient également perdre des sièges. Le parti des conservateurs sous leadership britannique sera également affaibli. Les Verts devraient au contraire sortir renforcés de ces élections tandis que les Libéraux devraient rester stables. Les extrêmes gauche et droite devraient eux aussi bénéficier de ces élections.

La conséquence directe de la nouvelle répartition va être une complexification du processus législatif. Le trilogue entre le Parlement Européen, la Commission et le Conseil sera aussi plus difficile. L’Union Européenne risque donc d’être régulièrement paralysée dans son processus législatif.

Les murs à surmonter sont multiples. La question de la crise migratoire est liée à l’explosion démographique en Afrique. Pour beaucoup d’Africains, l’Europe représente la sortie de secours. Le problème des déficits budgétaires en France, en Espagne et en Italie est préoccupant. L’affaiblissement du Parlement Européen ne va pas aider à la lutte contre le réchauffement climatique. Le Brexit pose mille et un défis à l’Union européenne mais il représente aussi l’opportunité de tester pour la première fois l’article 50 du traité sur l’UE qui prévoit la sortie d’un Etat membre. La question qui se pose également est celle de la volonté du Parlement Européen de réformer l’Union.

Les Polonais toujours majoritairement europhiles

La chercheuse polonaise Dr Agniezka Lada rappelle le contentieux de la Pologne avec l’UE sur le contrôle de la justice. Le pays est plus favorable à l’OTAN qu’à une défense européenne. Pourtant les Polonais sont pro-Union Européenne mais ils votent pour un parti qui est anti-UE ! Ceci est selon elle dû à la complexité du système politique polonais. Le parti au pouvoir ne représente pas la majorité de la population mais il a la majorité absolue au parlement polonais. Une importante abstention est probable aux élections de 2019. Le parti conservateur nationaliste polonais « Droit et Justice » (PiS) devrait l’emporter. Les Polonais votent pour ce parti qui les rassure sur l’air du « on s’occupe de vous, on vous comprend, vous êtes une fière nation. Il joue sur la fibre patriotique. Les thèmes de la justice et de l’Europe n’intéressent pas les Polonais. Le discours est typiquement populiste, anti-mondialisation, anti-immigration. Les populistes essaient de faire peur aux Polonais quand ils abordent la question européenne. Ils prétendent que l’adhésion à l’euro serait une très mauvaise chose pour l’économie polonaise, ce qui est faux. Malgré une tension dans la société polonaise, les Polonais restent europhiles à plus de 60% et un Polexit ne semble pas envisageable dans les 5-10 prochaines années. La question de la sécurité nationale est centrale du fait de l’histoire de la Pologne prise en sandwich entre ses deux grands voisins allemand et russe. Les Polonais se sentent pro-européens et pas pro-russes, pour des raisons de sécurité. Ils ont besoin du soutien de l’Europe pour que la minorité eurosceptique ne se fasse pas entendre plus que la majorité. Mais l’agenda politique national prime sur l’international.

Y a-t-il toujours un clivage Est-Ouest dans l’Union ?

Selon le Dr Gerhold, la République Tchèque est traditionnellement eurosceptique jusqu’en 2013 sous la présidence de Vaclav Klaus. Cela change avec le nouveau président Milos Zeman, europhile. La limite du clivage est-ouest est constatée avec l’Italie. Le Brexit et l’exemple italien ont cependant douché les velléités des populistes de sortir de l’Union (Orban en Hongrie). Marine Le Pen ne parle plus de sortie de l’Euro. Un bon signe : les 27 sont restés unis dans les négociations du Brexit.

Les sièges des 73 députés britanniques sortants seront redistribués entre les pays membres (5 reviendraient à la France). L’eurodéputé Michel Barnier qui conduit les négociations du Brexit est en train de perdre patience. Les Britanniques ne sont pas fiables et ils se montrent incapables de suivre les négociations. Il a fallu 18 mois avant que le gouvernement britannique ne fasse une première proposition. Ils répondent systématiquement par la négative aux propositions qui leurs sont faites.

La situation de la social-démocratie en Europe se dégrade, que ce soit en Allemagne, en Grèce ou en France et en République tchèque. Aux Pays-Bas, le parti majoritaire pendant longtemps et artisan de la construction européenne n’est plus qu’à 4%. Certains députés tchèques doutent de la capaciter de l’UE à continuer à exister sous la forme actuelle.

La vie de l’Euro n’est pas rose !

Un paradoxe du Brexit est que les Britanniques ont beaucoup contribué à la création de l’Euro, notamment en envoyant à Bruxelles les meilleurs experts financiers de la City.

Pour les Polonais, la symbolique de la monnaie nationale est très forte, explique le Dr Lada. Les Polonais sont très attachés au Zloti et ils ont peur de le perdre. Ce n’est pas un sujet de débat en Pologne. Alors que l’entrée dans la Zone Euro représenterait pourtant une solution vers une meilleure intégration de la Pologne à l’Union. La difficulté est qu’il faudrait une réforme de la constitution polonaise pour introduire l’Euro.

Sébastien Maillard constate que près de 20 ans après l’entrée en vigueur de la monnaie unique, et malgré l’arrivée de nouveaux membres dans la zone Euro, « l’Euro marche toujours sur une seule jambe » comme disait Jacques Delors. L’intégration monétaire ne s’est pas accompagnée d’une plus grande intégration politique et économique.

La Pologne s’est bien développée dans le cadre de l’Union Européenne. Ce n’est plus un pays agricole. Ses habitants sont très créatifs. D’une manière générale, avec leur entrée dans l’Union, on a assisté à très fort développement des pays de l’ancien bloc de l’Est. Mais l’Ouest a cependant offensé ces pays avec la crise du « plombier polonais », quand les pays occidentaux de l’UE ont fermé leur marché du travail aux travailleurs de l’Est. Seul le Royaume Uni les a alors accueillis.

Questions de l’auditoire

Question posée par un représentant espagnol de la ligue des droits de l’Homme sur « l’échec de la politique sociale européenne, l’échec de sa politique internationale, l’échec de la politique d’accueil des migrants. »

Sébastien Maillard souligne l’importance des valeurs de l’union face à la montée des particularismes et du régionalisme. Ces valeurs sont le socle commun de l’union et elles ont été malmenées par la crise des migrants de Méditerranée. Celle-ci a conduit à une vraie division entre les Etats Membres.

Question posée sur la mise en place de liste électorale paneuropéenne et le mécanisme des « Spitzenkandidat » (têtes de liste). Il désigne, dans le jargon institutionnel européen, le mode de désignation du président de la Commission européenne mis en place par le Parlement européen à la suite des élections européennes de 2014  et sur la base de la recommandation de la Commission du 12 mars 2013 sur le renforcement de la conduite démocratique et efficace des élections du Parlement.

Question de TG sur ce qu’il perçoit comme une certaine forme d’ingratitude de la part des pays de l’Est. On se souvient en effet de l’élan enthousiaste qui a porté les pays de l’Est et de leur soif de démocratie au lendemain de la chute du Mur de Berlin et du rideau de fer. L’Europe des 12 de 1986 s’est fait un devoir « d’arrimer » progressivement les peuples des ex-pays frères de l’URSS à la Construction européenne. C’était, disait-on, une nécessité géopolitique ! Confrontée à cette pression venue de l’Est, l’Europe s’est construite dans la précipitation. D’aucuns lui reprochent aujourd’hui d’être devenue une usine à gaz ingouvernable de 28 membres. Une fragilité qui fait le lit des populistes de l’Est, dont la réussite fait rêver les populistes de l’Ouest ! Ces pays ont adhéré jadis aux valeurs de l’Europe. Et certain d’entre eux (cf. le Hongrois Orban) ne les respectent plus vraiment aujourd’hui !

Le Dr Lada rappelle ici que les peuples de l’Est ont certes profité de l’intégration à l’Union mais qu’ils ont consenti de gros efforts pour se mettre au niveau des pays de l’Ouest. On ne peut pas taxer les peuples de l’Est d’ingratitude dans la mesure où ils n’avaient pas, pour la plupart d’entre eux, choisi les régimes communistes qui ont été mis en place sous la pression soviétique au lendemain de la seconde guerre mondiale.

 

 

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